Immigration. A Lille, les associations dénoncent « une chasse aux sans papiers »

Contrôles d’identité d’ampleur au parc Jean-Baptiste-Lebas. Les entrées y ont été filtrées la semaine passée, ciblant particulièrement les migrants, qui apprécient s’y réunir. Une pratique qui s’inscrit dans le virage sécuritaire pris par la Préfecture selon certains associatifs.

Mardi 24 septembre. Les rues de Lille sont noyées par l’une de ces fameuses « draches » – pluies torrentielles, presque anodines dans la région. Moktar, demandeur d’asile guinéen, traîne alors avec une quinzaine d’amis dans le parc Jean-Baptiste-Lebas.

« Tous les Africains, comme moi, ont dû ouvrir leur sac et prouver leur identité. Les Français ont pu s’en aller »

Moktar, demandeur d’asile guinéen

Vers 15 heures, le ciel s’éclaircit et trois camions, chargés de membres des forces de l’ordre, encerclent le parc. Dans les rangs, des effectifs de la police nationale, de la brigade anti-criminalité (BAC) et de la police aux frontières (PAF). Les entrées et sorties sont contrôlées, un barrage filtrant se met en place. « Tous les Africains, comme moi, ont dû ouvrir leur sac et prouvé leur identité. Les Français ont pu s’en aller », raconte Moktar. « C’était clairement un contrôle au faciès », renchérit Marisol Gonçalves, coordinatrice de l’association Utopia 56 et présente sur les lieux. « J’ai montré mon récépissé de demandeur d’asile, continue Moktar, mais quatre de mes amis n’avaient pas de justificatif. »

Aussitôt emmenés au commissariat de police le plus proche, trois des quatre individus interpellés seront relâchés dans la soirée. Le dernier, clandestin, a été transféré au centre de rétention administratif de Lesquin. « On a l’habitude que les policiers fassent des rondes, qu’ils passent souvent à côté du parc, mais on n’avait jamais vu une opération d’une telle ampleur », explique Marisol Gonçalves, qui précise qu’il n’y pas eu de heurt. L’association « Les Olieux » dénonce, dans des termes très virulents, « une nouvelle zone de contrôle et de chasse aux sans papiers ».

Une simple aire de sociabilité, pas un squat

Le lieu de l’opération n’a pas été laissé au hasard. En face de la gare Saint-Sauveur, écrin de verdure de trois hectares dans la ville, le « parc aux grilles rouges » a longtemps rassemblé les sans-abris, en raison des maraudes associatives qui y sont effectuées chaque soir.

Désormais, c’est un terrain de réconfort et de convivialité pour les migrants. Mohamed a vingt-neuf ans et les traits encore juvéniles malgré quelques rides qui lui barrent le front. Guinéen, il a longtemps dormi aux abords du parc avant d’obtenir l’asile et un emploi dans le même temps. « Quand je suis en repos, je viens à Jean-Baptiste-Lebas. Dès 14h je retrouve des visages familiers. Ici, on profite des toilettes gratuites, parfois du wifi gratuit. On discute, on se rassemble. » Ernest, à quelques mètres de là, ajoute : « Pour moi, qui dors dans la rue, c’est nécessaire d’avoir un lieu comme ça. Ça me change les idées. » Une aire de repos et de sociabilité, loin d’être un squat, où les migrants ne font que passer : « On prive les gens de leurs droits, s’alarme Marisol Gonçalves d’Utopia 56, on les empêche de se réunir dans la journée alors qu’ils ne font rien de mal. C’est un signal fort qui veut dire : vous n’êtes tranquilles nulle part dans cette ville. »

« Rendre la misère sociale invisible »

« On assiste à un vrai durcissement de la politique migratoire à Lille », dénonce l’association Marisol Gonçalves. Un virage sécuritaire qui daterait de juin 2019. Le 4 juin précisément, deux cents forces de l’ordre ont expulsé plus de deux cents migrants du « squat 5 étoiles » à Lille-Moulins, à proximité du parc. La Préfecture du Nord justifiait l’expulsion par trois raisons : répondre à l’urgence de conditions de vie insalubres, offrir un logement aux personnes régularisées et expulser les autres.

D’après Utopia 56, un tiers des « squatteurs » ont été relogés, un autre tiers envoyé en centre de rétention administratif et le dernier tiers s’est retrouvé à la rue. Toutes les tentatives de nouvelles créations de squat ont échoué. « Le but de ces contrôles c’est qu’il n’y ait pas de concentration, on ne veut pas que la misère sociale soit visible dans la vie, on oblige les gens à se cacher », s’agace Marisol. Une stratégie politique à l’approche des municipales de 2020 ? « Une évidence » pour Marisol Gonçalves, qui ironise à propos des posts de Martine Aubry sur les réseaux sociaux « qui laissent penser qu’elle accueille ici et là », « alors que dans la réalité, les gens restent à la rue. »

Marion LECAS

Laisser un commentaire